‘Choral’ et ‘Chœur’ chez Bach : quelle est la différence ?

Une question nous est arrivée par email :

Bonjour Madame, Monsieur,
J’ai une question concernant Jean-Sébastien Bach à laquelle ni le Petit Robert ni Google n’ont pu répondre. Dans les Passions quelle est la différence entre un chœur et un choral?
D’avance je vous remercie et je vous prie d’agréer Madame, Monsieur l’assurance de ma considération distinguée.

Voici la réponse apportée par Thomas Demey, notre professeur d’Histoire de la Musique :

Cher Monsieur,

C’est effectivement une excellente et délicate question à laquelle l’étymologie ne nous est d’aucun secours puisque les deux termes (“chœur” et “choral”) trouvent leur origine dans le latin chorus, lui-même emprunté au grec khôros, désignant indifféremment (dans le cadre du théâtre antique) la danse, le groupe de danseurs et le lieu où l’on danse – d’où notre terme français “chorégraphie”. Il réfère spécialement au groupe de choreutes (à la fois chanteurs et danseurs) qui présente et commente l’action dans la tragédie antique ; enfin, il désigne le chant choral lui-même – insensiblement, nous nous approchons donc du “chœur” du sujet, si j’ose dire…

Dans le cadre des cantates et passions de Jean-Sébastien Bach (1685-1750), le chœur (que Bach désigne par le terme italien “coro”) désigne à la fois un ensemble vocal, généralement mixte et à 4 voix (soprano, alto, ténor, basse) et les pièces écrites pour cet ensemble. Dans les cantates et plus particulièrement dans les passions, le chœur (“coro”) présente, commente, illustre voire participe à l’action. Il peut par exemple figurer la foule en colère contre Jésus (où il intervient en tant que “personnage collectif”) comme dans cet extrait de la Passion selon Saint Matthieu : Er ist des Todes schuldig! (“Il mérite la mort!”): https://www.youtube.com/watch?v=fEpXRk_5LVg

Le chœur peut également avoir une fonction narrative, comme dans cet autre extrait de la Passion selon Saint Matthieu : Sind Blitze, sind Donner in Wolken verschwunden? (“Les éclairs et le tonnerre ont-ils disparu dans les nuages?”), figurant la colère de Dieu: https://www.youtube.com/watch?v=6K7-cl7Ynf0

Dans tous les cas, il s’agit bien d’une pièce entièrement originale, participant à l’action dramatique, où le chœur incarne un groupe (exactement comme à l’opéra) ou joue le rôle de narrateur.

Quant au choral (pluriel “des chorals” et que Bach désigne par l’allemand “Choral” et non par l’italien “coro”), il désigne un genre musical liturgique proche de l’hymne ou du cantique, créé au XVIe siècle dans le cadre de la réforme protestante luthérienne pour être chanté en chœur (j’espère ne pas entraîner de confusions…) par les fidèles pendant le culte. La particularité est que les paroles sont toujours en langue vernaculaire (c’est-à-dire en allemand). Le choral se veut simple afin d’être chanté et retenu par les fidèles. La chose essentielle à savoir, c’est que le choral (en tant que texte et mélodie) préexiste à l’oeuvre de Jean-Sébastien Bach, lequel se “contente” (mais avec quel génie !) d’harmoniser une mélodie vieille parfois de plus de deux siècles !

Exemple : le choral O Mensch, bewein dein Sünde groß (“O Homme, pleure ton grand péché”) extrait de la même Passion selon Saint-Matthieu, dont le texte fut écrit en 1530 (donc bien avant Bach!) par le cantor, théologien et poète Sebald Heyden sur une mélodie antérieure (1525 !) attribuée à Mathias Greiter, chantre à la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg (vous suivez toujours ?): https://www.youtube.com/watch?v=-ql4uj5MNbQ. Dans cet extrait, seules les sopranos chantent la mélodie originale de Mathias Greiter. Tout le reste (parties d’alto, ténor, basse et orchestre avec flûtes et hautbois concertants) est de la plume de Jean-Sébastien Bach. Le choral est donc intégré aux cantates et aux passions en tant que commentaire liturgique, religieux ou théologique. Il n’a donc absolument aucune fonction dramatique ou narrative. En d’autres termes, il n’incarne aucun personnage.

Dernière remarque (absolument essentielle): le choral luthérien n’est pas nécessairement vocal. Il peut être dévolu aux seuls instruments (bien souvent l’orgue), comme dans l’extrait suivant : O Mensch, bewein dein Sünde groß, BWV622 (oui, il s’agit bien de la même mélodie que dans la Passion selon Saint Matthieu mais cette fois-ci harmonisée à l’orgue): https://www.youtube.com/watch?v=pClKYAArUFA

J’espère avoir pu vous répondre de la manière la plus claire et complète que possible. Si vous avez d’autres questions, n’hésitez pas à rejoindre le cours d’histoire de la musique l’année prochaine !

C(h)ordialement,

Thomas De Mey, professeur d’histoire de la musique à l’académie d’Auderghem